Je suis Hauptstraße 155


Qu’il est nocturne ce mois de janvier… Ténèbres et lumière se font la guerre en plein jour, la guérilla rue par rue, presque maison par maison. Il a dû faire clair deux ou trois heures aujourd’hui, guère plus. Et la nuit, je veux dire lorsque c’est vraiment la nuit, pas moyen de voir les étoiles, vous pensez bien. Il pleut presque sans répit. Sale temps pour les étoiles. Un mois nocturne, même sépulcral, qui voit s’éteindre les astres, jusqu’à ce matin, le pompon si j’ose dire, un astre de la musique qui brillait autant que les John Lennon, Nina Simone, Lou Reed ou Kurt Cobain.

David Bowie est parti avant que j’aie eu le temps de faire vraiment sa connaissance. C’est bête. Je ne vais donc pas vous faire le coup du plumitif qui s’invente du jour au lendemain spécialiste du Thin White Duke (il y en a, si si). Mais voilà, David Bowie fait partie de ces artistes qui marquent leurs contemporains, même les plus distraits. Donc j’ai comme tout un chacun ma petite histoire avec lui.

Je passe rapidement sur mon incrédulité quand j’ai appris ce matin la nouvelle de son décès. Depuis 15 ans, Bowie gérait sa disparition avec un tel perfectionnisme que je le pensais sincèrement dispensé de mourir, et je voyais là de toute manière une occupation trop bassement humaine pour lui.

Le hasard a voulu que je regarde hier le documentaire de Gaëtan Chataigner et Christophe Conte proposé par France 4, au titre à la fois lourdingue et prémonitoire : « David Bowie, l’homme cent visages ou le fantôme d’Hérouville ». La force de ce film réside dans les images d’archive et les musiques d’époque. La faiblesse de ce film réside dans les lénifiantes saynètes tournées « à la manière d’autrefois » avec mannequins attifées ad hoc et contributions dispensables d’un casting très « Vu dans les Inrocks » de chanteurs et chanteuses bien de chez nous (budget SFP oblige). On repêchera quand même Alain Chamfort et Bertrand Belin, parce qu’ils pensaient bien faire. L’ensemble a le mérite de retracer et mettre en perspective la carrière artistique du beau dandy David, tout en rendant justice au studio du château d’Hérouville (Val d’Oise), vénérable bâtisse qui vit défiler la crème de la musique rock de 1967 à 1985 et devrait bientôt être à nouveau dédiée à l’expertise sonore.

Je n’ai jamais très bien écouté la musique de Bowie. Dans ma prime jeunesse, je n’eus que l’écume pop de son travail, dont la bande FM usait et abusait (et abuse encore) : Let’s Dance, China Girl, à la rigueur Ashes to Ashes ou Under Pressure (avec Queen). Bien plus tard, un ami m’a fait remarquer qu’il n’y avait pas que ça, et surtout qu’il y avait peut-être mieux. C’était au début des années 2000, quand, entre deux best of, arrivait encore à émerger un album comme Heathen, ce qui n’était pas rien. On me fit alors entendre la finesse des Starman, Heroes, Rebel Rebel, Life on Mars, on révéla à mes oreilles, surprises d’être à ce point novices, que non, The Man Who Sold The World n’avait pas été écrite par Nirvana. On m’initia au David Bowie multiple, l’artiste d’avant-garde et l’homme d’affaires avisé.

Depuis, il y eut encore quelques rencontres de hasard. Je sus me délecter, avec un temps de retard toujours, de ses prouesses live avec Lou Reed sur Dirty Boulevard, Queen Bitch ou Waiting for The Man, de la marque qu’il laissa sur Lost Highway ou Les Gardiens de la Galaxie. Mais il y eut surtout beaucoup de silence entre nous. J’entendis à nouveau parler de lui avec l’album The Next Day, dont la pochette détournait celle de Heroes. Cela dit, je ne m’y intéressai point au-delà de ce que nos radio dites culturelles voulurent bien m’en montrer. Je ne cessai cependant d’enrichir mes connaissances sur ce continent fascinant (et en grande partie mystérieux) qu’est pour moi la musique rock du siècle dernier. Et il est vrai que ce monsieur Bowie est partout : dans les basques du Velvet Underground, complice de Lennon, à la manœuvre sur le Transformer de Lou Reed, meilleur pote de Queen, de Cure ou encore Placebo, etc. Entouré des meilleurs, il parvient à ne jamais trop s’absenter, malgré le temps qui passe et les succès qui s’entassent, du paysage alternatif au sens large, cultivant son art du pas de côté et son personnage mutant d’éternel inadapté.

Mais s’il y a une époque où j’aurais aimé être petite souris derrière lui, c’est bien celle de sa parenthèse berlinoise entre 1976 et 1978. Il y a presque quarante ans, le Duke arrivait de Los Angeles lessivé par les substances pour emménager avec un iguane lui aussi en petite forme dans le quartier de Schöneberg, Hauptstraße 155. Il faut imaginer le contraste entre la rutilante Californie et une ville allemande (même plus capitale) qui reste joliment ruinée et salement divisée. Mais l’enclave Berlin-Ouest est alors un eldorado pour des artistes-aventuriers de la trempe de David et d’Iggy. Le décor est livide, l’underground torride. A écouter toute la journée les albums ourdis avec Brian Eno et Tony Visconti en RDA, je ne sais pas si Bowie a vraiment arrêté la drogue là-bas, mais je sais qu’il y a retrouvé une folle inspiration. Que n’ai-je pu connaître cette ville en ces années-là ?  Que n’ai-je pu croiser tout ce beau linge au comptoir du Dschungle, du Romy Haag ou de l’Anderes Ufer ? Que n’ai-je croisé ces phénomènes aux alentours du Hansa Tonstudio, un jour de promenade le long du Rideau de Fer ? Et si on prenait un taxi ? We could be passengers…

Low, Heroes et Lodger sont bien partis pour être la bande son de ma semaine. Et aujourd’hui 11 janvier 2016, je suis bien sûr plus que jamais Charlie, je suis aussi un petit peu Hérouville, mais je me sens très très Hauptstraße 155. Très.

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