Traitez-moi de centriste


Un déluge, une déferlante. De l’info tous azimuts. Fractionnée, continue. Du son, des images. Des pages et des pages d’articles. Du vrai, du faux. Du faux qui prend l’apparence du vrai. Du fidèle enrobé de mensonges. Des tentatives d’explication. Des exercices de prospective. De l’intox à qui mieux mieux, de l’opinion dans tous les sens, vomie de toutes les officines possibles et imaginables. Le bal des commentaires, les abjects, les péremptoires, et au milieu, perdus, presque aphones, quelques mots valables et nobles, presque défendables en somme. Voilà dans quoi baigne, jusqu’à saturation, toute personne qui s’essaie, depuis le 13 novembre, à comprendre ce qui se passe et ce qu’il convient de faire à court, à moyen et à long terme, pour éviter d’avoir à revivre ça.

Comptine de novembre (réalisé sans trucage)
Breaking news : Daesh s’inspire des comptines françaises pour planifier ses attentats

La semaine dernière fut à coup sûr l’une des plus longues de l’histoire française récente. J’ai l’impression d’avoir vécu plus de dix jours en apnée. Même quand je tentais de m’extraire du bain et de débrancher mon esprit des événements, ça me rattrapait. Dimanche, avant-hier, je lisais avec mon fils son « cahier de vie » de moyenne section quand je suis tombé sur la comptine choisie pour le mois de novembre et collée pleine page avant les attentats.

Je me suis dit je suis maudit.

Les terroristes ont endeuillé la France et mis mon cerveau sans dessus dessous. Je ne peux pas m’arrêter de réfléchir, de peser les arguments des uns et des autres, de jauger la qualité de telle ou telle théorie, de telle ou telle déclaration. Je crois que ces cons ont gagné une bataille, c’est certain. On a tous morflé. Même ceux qui prennent la défense de ces ordures morflent, car lorsqu’on est fan de la connerie, déjà on est triste quand on perd ses idoles, mais en plus on sue un peu dans son froc quand on doit fanfaronner que « ouais moi aussi je suis prêt à mourir en martyr » et on sue encore plus, on sue comme un porc je présume à l’idée d’avoir le front couvert de ces petites lumières si ludiques que font les traceurs lasers des du RAID pour te sécher pile entre les deux yeux. Bande de blaireaux. Ils ont gagné une bataille mais je peux vous dire qu’ils sont vraiment foutus s’ils ont eu le malheur de réveiller chez tous les Français ce qu’ils ont réveillé chez moi, ce besoin de cogiter. Car un Français qui pense, croyez-moi, ne saurait être soumis. Un Français qui pense, il est à lui tout seul une arme de destruction massive.

Pourquoi essayer de comprendre, pourquoi essayer d’agir, de réagir au mieux ? Pour que nos morts n’aient pas servi à rien. Pour que leur sacrifice bien involontaire gagne un peu de sens. En 1919, les dirigeants français ont craché sur les morts de 14-18 en humiliant les vaincus et n’ont récolté, trente en plus tard, rien de moins qu’une deuxième guerre mondiale. Parce qu’ils n’ont seulement pas pris la hauteur de vue nécessaire pour agir au-delà d’un revanchisme mortifère.

Rien ne peut justifier les massacres qui ont eu lieu à Paris. De toute part, on essaie de nous vendre des logiques, qu’elles soient confessionnelles, ethniques, géopolitiques, socio-économiques ou psychologiques à ces attentats odieux et le rôle de toute personne sensée est de tirer à boulets rouges sur tout raisonnement suspect de vouloir rendre acceptable quelque chose qui ne le sera jamais. Il faut veiller dans chaque phrase à ne pas laisser le besoin de comprendre servir le projet d’excuser, minorer, relativiser et au final servir les belles pourritures, les « dingues et les paumés » (Hubert-Félix Thiéfaine) qui ont commandité et exécuté ces crimes atroces. Il faut se lancer dans la bataille des idées car elle est absolument vitale. On n’arrêtera pas le terrorisme des armes sans combattre tous les terrorismes intellectuels qui le nourrissent et l’accompagnent. On peut décider de ne pas avoir d’avis, de ne pas prendre position, de ne pas engager sa réflexion sur ces eaux particulièrement agitées. Qui n’est pas tenté par le repli infantile, le détachement irresponsable, face à tant d’informations, tant d’énigmes et tant de divergences ? Qui ne se sent pas foncièrement démuni ? Qui n’est pas tenté de se contenter de vivre ? Mais si l’on cède à cette posture qui revient à dire « tous des fous sauf moi, je profite de ma vie et advienne que pourra », alors il ne faudra pas venir pleurer quand on aura perdu un fils, une mère, un ami ou un bras du fait de la violence terroriste ou des réponses qui lui auront été apportées. Rien n’est plus abominable que ce paternalisme sournois qui vise à convaincre le citoyen qu’on pense pour lui et qu’il n’a pas besoin de le faire par lui-même. Alors certes, quand on pense quelque chose et qu’on l’exprime, on peut se prendre de temps en temps quelques coups sur la tête, sous la forme de mots plus ou moins hostiles, mais quelques insultes valent toujours mieux que des balles dans la peau.

Il faut occuper le terrain. Nous en avons déjà suffisamment perdu. Début novembre, les médias sont revenus sur les lieux des émeutes qui ont enflammé certaines banlieues françaises il y a dix ans. En 2005, il était de bon ton de trouver des excuses aux incendiaires, ces « opprimés » du système français. Pour beaucoup de commentateurs, les coupables étaient tous des victimes sans volonté propre, la relégation frappant leurs quartiers avait allumé les cocktails Molotov à leur place. Rares furent les voix républicaines qui osèrent alors traiter de barbares ceux qui allaient jusqu’à brûler les bibliothèques et les écoles maternelles. Qu’une colère légitime existe face à la misère et à l’exclusion, c’est une chose, que l’on sème la destruction à tort et à travers en est une autre. La République n’est pas un canevas à géométrie variable, pas à ce point là du moins. En laissant se banaliser l’insécurité et l’injustice, en laissant quelques individus dégrader systématiquement les équipements publics et s’accaparer des territoires sur fond de trafics en tous genres, on laisse le champ libre à des violences toujours plus grandes et à un sectarisme toujours plus obtu. Des gens comme Christian Jelen (auteur, disparu en 1998, de La guerre des rues) nous ont averti très trop de ce danger-là. Quand le dialogue et la responsabilité reculent, quand l’Etat lui-même abdique, quelque chose avance qui est de l’ordre de la loi du plus fort ou du plus cruel. Est-ce cela que nous voulons ?

J’ai lu et entendu les tribunes d’une certaine extrême droite. Là, c’est très clair, le terrorisme c’est à cause des musulmans et des immigrés. Il y a donc seulement trois mesures à prendre et on en sera débarrassé. La première mesure consiste à rassembler tous les gens qui correspondent peu ou prou à la description « musulman et/ou immigré » et les mettre tous sur des bateaux percés direction Madagascar. La deuxième mesure consiste à construire le long de toutes les frontières françaises terrestres et maritimes un mur de 10 mètres de haut protégé de miradors et de barbelés avec un checkpoint tous les 8,8 kilomètres. La troisième mesure consiste à rétablir la peine de mort applicable dès 12 ans pour tous les criminels jugés coupables suite à référendum local et tous les auteurs de délits (même routiers) ayant récidivé au moins deux fois. La seule alternative envisageable à ce plan gégène triphasé serait une reconquête courageuse de toutes nos anciennes colonies, mais il semblerait, au dire des experts, que ce serait un poil plus compliqué.

J’ai lu et entendu des tribunes d’une certaine extrême gauche (les Pierre-Adrien Marciset, Julien Salingue sans oublier Sarah Roubato, à qui revient sans doute à la photo finish la Cervelle d’Or du simplisme et de la condescendance). Là, c’est très clair, le terrorisme mondialisé est le stade ultime du capitalisme financier et de l’impérialisme occidental néo-colonialiste. Les vrais méchants ne sont pas les terroristes mais les « Occidentaux » qui sèment la pagaille partout (Afghanistan, Irak, Syrie, Lybie, Ukraine, Kosovo, ZAC Sud de Montargis) pour s’accaparer les ressources et vendre leurs armes en métal vilain qui elles-mêmes entretiennent les conflits. L’organisation Etat Islamique est une créature de ces « fauteurs de guerre » et de McDonald’s. Le djihadiste n’est ni plus ni moins qu’un tiers-mondiste dévoyé, un Frantz Fanon un peu turbulent. D’ailleurs, il ne faudrait même pas le qualifier de terroriste, car derrière ses manières un peu rude, il remet en cause l’ordre capitaliste établi, ce qui est en soi une bonne chose. Il n’y a de « terroriste » que pour le bourgeois, pardon « l’Occidental » qui tire toutes les ficelles et veut préserver sa domination mondiale. Au prétexte de combattre le terrorisme, les « Occidentaux » n’ont de cesse de restreindre les libertés individuelles de leurs « travailleurs » (pour que le « patronat » les exploite davantage) et de démanteler l’Etat Providence au profit d’un Etat policier. Quand aux Français qui rejoignent les rangs de Daesh, ce sont quasiment des Jean Moulin, ils ont toujours été des parias enfermés dans des ghettos (rien de moins), c’est l’apartheid (carrément), on ne leur a pas laissé d’autre choix. Qu’ils soient assez souvent de confession musulmane et/ou assez souvent issus de familles d’immigration récente est totalement fortuit, car il ne faut pas faire d’amalgame. Donner les noms et prénoms des terroristes, c’est souvent faire déjà le jeu des fascistes. Les djihadistes ne tuent jamais par plaisir, seulement par déterminisme de classe. Ils s’arrêteront de tuer dès lors qu’ils auront eu la présence d’esprit de renvoyer au Monde Diplomatique leur bulletin d’abonnement dûment complété. En attendant que ça passe, le prolétaire occidental est prié de mourir en silence en soutenant mordicus l’avant-garde, qui mène au péril de sa chemise en coton équitable la seule « lutte » qui vaille : « faire la guerre à la guerre ». Et dieu sait si c’est compliqué car « l’ennemi est en chacun »(sic). Puis le grand soir nous sauvera tous, mais on ne sait pas s’il arrive en huit ou en quinze.

J’ai lu et entendu des tribunes conspirationnistes. Là, c’est très clair, le terrorisme c’est un coup du Mossad. Il y a donc une seule solution, finale.

Réfléchir, même à faible intensité, permet de déceler et disqualifier sans peine ces extrêmes, encalminés dans leur outrance langagière, leurs réflexes globalisants ou auto-référentiels flagrants, leur façon désolante de s’auto-caricaturer d’ânerie en ânerie et d’appliquer sur toute problématique la même grille de lecture lénifiante. Une fois exclues ces idées pré-mâchées, on rentre dans le dur. Les discours politiques des « politiques », le petit jeu gouvernement opposition qui a tout du chat et de la souris, la vie républicaine parlementaire et extra-parlementaire, l’équilibre plus ou moins abouti des pouvoirs, la pluralité et les libertés de la presse. Bref, la démocratie représentative, ses lourdeurs, son régime et son inénarrable « tolérance répressive » (Herbert Marcuse) à l’égard de ceux qui ne la trouvent pas tip top. Toute démocratie libérale présente ces enjeux à des degrés divers, que son économie soit ultra-libérale ou plus sociale. Il n’y a pas un seul et unique « Occident » en la matière.

Dès le lendemain des attentats, j’ai lu et entendu les tribunes de nos bien mal nommés « responsables politiques ». Les plus prompts à ouvrir leur bouche pour dire n’importe quoi (tels, par exemple, un Laurent Wauquiez) seront, à mon avis, jugés par l’Histoire si sévèrement qu’elle optera pour l’oubli total et définitif. J’avais espéré un instant que se dessine un consensus républicain pour un débat digne et mesuré, mais mon espoir fut douché dans l’instant par un raz de marée d’inepties. Impéritie et indécence mêlées. Ou l’art de se donner de la carrure juché sur un beau tas de cadavres encore fumants.

Dès le lendemain des attentats, j’ai lu et entendu des tribunes de toutes sortes, mais j’ai surtout écouté les personnes qui m’entourent et celles rencontrées à l’heure du recueillement, lundi 16 novembre à midi devant l’Hotel de Ville de Bressuire. Copieuse minute de silence qui ne fut suivie d’aucun slogan, d’aucun applaudissement et d’aucun hymne. J’ai écouté les anonymes que des journalistes interviewaient, dans une gare ou à une terrasse de café, pour qu’ils « livrent leurs sentiments ». J’ai écouté les témoignages laissés par les proches des victimes. J’ai écouté aussi mes propres émotions. Il y avait cette phrase de Jean-François Bouthors dans Ouest-France : « Nos responsables politiques devraient considérer attentivement ce besoin qui se manifeste parmi les Français de ne pas se laisser piéger par le délire des assassins. » Et ces mots de Laurent Marchand, dans le même journal : « La société, cible première des attentats, semble […] plus mûre que certains de ses représentants. » Je me suis repris à espérer. Autant vous dire que lundi j’espérais beaucoup, que dis-je, j’espérais énormément du discours de François Hollande devant le Parlement réuni en Congrès. Comme si j’avais misé sur lui, en dernier ressort, tout ce qu’il me restait de confiance dans une classe politique française où la médiocrité domine, et surtout au sommet.

Venons en donc à François Hollande. François Hollande c’est un Président uniformément impitoyable. Pour démontrer l’efficacité de son action, ses discours ne reculent devant aucune surcharge grandiloquente. Il était impitoyable contre le monde de la finance, impitoyable contre le chômage et la précarité, impitoyable contre la baisse des cours de la viande de porc. Vendredi 13 il est devenu, on s’en serait douté, impitoyable contre le terrorisme. Voilà quelqu’un qui n’est plus tout à fait un homme politique, et sera bientôt tout à fait un politicien robot (acronyme PR, tout pareil). Une machine programmée pour avoir non pas réponse à tout mais carrément plus besoin de questions.

François Hollande c’est aussi un Président uniformément décevant. Pour autant, ce lundi 16 novembre 2015, au vu des circonstances atroces et de la solennité du cadre, j’avoue avoir vraiment cru jusqu’au bout, mais jusqu’au bout vraiment, à un authentique sursaut présidentiel de la part du PR. Comme un gosse, si on veut. Peut-être faut-il y voir la marque de mon légalisme naïf et borné ou de cet optimisme provincial extrême qui me travaille parfois jusqu’aux confins de l’acceptable et transformerait n’importe quelle personne normalement constituée en aqua poney arc-en-ciel fendant les eaux du lac de Disneyland Paris.

J’ai écouté le discours de François Hollande. Intégralement. Quand il a arrêté de parler et qu’il a entonné la Marseillaise, je n’ai pas compris ce qui se passait. En fait, je n’ai pas compris pourquoi ça s’arrêtait là, pourquoi ça n’était que ça. Il avait commencé son discours en disant que les terroristes avaient frappé toute la société française, et après un laïus compassionnel bien à propos et un hommage mérité aux sauveteurs, il n’a parlé, si je ne m’abuse, qu’aux policiers, aux militaires et aux magistrats. Rien pour tout le reste de notre société – et ça fait quand même du monde. Un immense sentiment de gâchis et de dépossession m’a envahi. Le Président de la République, l’homme sensé incarner la France, a fait un discours digne d’un capitaine de gendarmerie ou d’un rapporteur de la loi de finance Intérieur & Défense.

Je ne fais pas partie de ces belles âmes qui s’arrangeraient d’un bonne vieille « dictature du prolétariat » mais qui déploient des pudeurs de rosières contre l’attirail répressif et la terminologie guerrière adoptés par le gouvernement. Ce qui s’est passé à Paris n’était pas à ce que je sache un atelier tir à l’arc avec flèches en mousse et si les G.O. de Daesh ont acquis une certaine notoriété au Moyen-Orient ce n’est pas pour leurs qualités d’ambianceurs de soirée tubes de l’été au bord des piscines d’hôtel pour un public chamarré et conquis – ou alors pas du tout comme on l’imagine. Quant à l’avertissement de David van Reybrouck, on peut regretter amèrement que François Hollande n’en ait pas tenu compte, mais comme Reybrouck lui-même l’a analysé, Hollande n’avait guère d’autre choix, en bon opportuniste qu’il est, de s’auto-ériger en chef de guerre pour compenser sa faiblesse devenue structurelle. D’autre part, j’aimerais que le gouvernement français puisse encore se payer le luxe de communiquer comme Angela Merkel, pour laquelle la meilleure réponse au terrorisme reste de vivre « de la compassion, de l’amour du prochain, de la joie de faire partie d’une communauté »(sic). Mais c’est malheureusement irréaliste dans la France de 2015, en tout cas la chancelière allemande n’a pas dans ses basques une extrême-droite qui fait 25% des voix, elle. Ce que je regrette le plus en définitive, ce n’est pas que l’on parle de guerre, c’est qu’on fasse croire par ce mot-là que Daesh a obtenu la qualité d’Etat belligérant et aux tueurs de Daesh qu’ils sont de véritables guerriers pouvant rivaliser avec nos propres soldats. Cette symétrie n’existe pas. Daesh est une organisation criminelle composée de petits et grands criminels. C’est leur faire trop d’honneur et leur donner trop d’importance que de les traiter autrement, comme il est indécent de faire figurer leurs portraits parfois hilares en couverture de nos journaux, dès lors qu’ils ont été arrêtés ou tués. Un quart d’heure de gloire me semble déjà bien long, n’est-ce pas Andy, pour de pareils fumiers. Pour les mêmes raisons, j’approuve notre Président (il l’est, nous en déplaise) lorsqu’il déclare que la guerre contre Daesh ne saurait être une guerre de civilisation, car Daesh n’en incarne aucune. En revanche, puisqu’ils se vantent partout d’avoir un Etat, envoyons-leurs nos avions de chasse. Ça leur apprendra à faire les kings.

Dans la lutte policière et judiciaire contre Daesh, seuls les moyens manquent. Les lois en présence suffiraient si ces moyens étaient là. Mais puisqu’ils ne sont pas encore là, les réformes proposées par le gouvernement me semblent adaptées à la situation particulière que nous connaissons. Le Syndicat de la Magistrature est le premier à dire que les juges sont débordés, Marc Trévidic répète à longueur de journée qu’on manque d’enquêteurs. Tant que les effectifs supplémentaires ne sont pas là, il faut bien donner les coudées franches, pour un temps donné, à ceux qui ont la charge de notre sécurité ici et maintenant. Avec un état d’urgence prolongé, quelques perquisitions et saisies administratives, au pire des assignations à résidence, et le gadget de la déchéance de nationalité, on réarme, on rame un peu plus vite, on rattrape un peu de retard face à la menace, on n’a pas basculé dans le régime des lettres de cachet. Ceux-là qui se contentent de dire « Hollande est un con liberticide » et beuglent comme si on avait revoté les pleins pouvoirs à Pétain font, pour le coup, vraiment le jeu du Front (selon l’expression consacrée). Un peu de complexité ne gâche pas la pensée. Et, cependant, dans le même ordre d’idée, il est certain que toute cette agitation sécuritaire de la part d’un Président social-démocrate aux abois est loin de faire une politique contre le terrorisme.

Dans le quotidien libanais francophone L’Orient-Le Jour, Ziyad Makhoul écrivait mardi dernier :

Le cœur qui bat la chamade n’est pas l’apanage des gauches, ni le sécuritaire bétonné celui des droites : cette fois, François Hollande s’envole en guerre, réellement, globalement, durablement ; en guerre à l’extérieur et, même s’il est forcément dangereux de se pencher au-dedans, en guerre à l’intérieur.

Dangereux oui, car la pirouette martiale de François Hollande devant la représentation nationale présente tous les attributs d’un pari à très haut risque, pour ne pas dire totalement irresponsable. François Hollande a choisi de doubler la droite et l’extrême droite en paraissant inattaquable sur leurs terrains de prédilection, allant jusqu’à réchauffer des propositions d’Edouard Balladur. Force est de constater que sur le papier, et notamment le papier journal, ça fonctionne : il leur a vraiment coupé l’herbe sous le pied. Les Républicains s’étouffent de rage à force de n’avoir rien à ajouter. Quant à Marine le Pen, n’avait-elle pas  jeudi matin une voix blanche au micro de Patrick Cohen ? Démentant son image de femme combative, elle a même jeté l’éponge dès que Patoche a commencé à vouloir la titiller. Le pari de François Hollande fonctionne, les chambres votent ce qu’il veut, mais c’est un pari politicien à très courte vue.

Je dirais qu’en fait François Hollande a échoué à rassembler et rassurer, et cela même sur l’aspect sécuritaire. Puisqu’il dit que nous sommes en guerre, que n’a-t-il, tout d’abord, mis des mots sur la bataille que nous avons perdue vendredi 13 ? Que n’a-t-il reconnu là un échec à la fois personnel et collectif ? On ne rassure personne en s’affublant des habits trop larges de l’infaillibilité. Au contraire, je crois que les Français auraient voulu entendre que tout serait mis en oeuvre pour déterminer par quelles failles de notre défense les attentats de vendredi ont pu se produire. François Hollande, pourtant si prompt à commander des rapports et créer des Hautes autorités pour tout et n’importe quoi, n’a pas même évoqué la création d’une commission d’enquête parlementaire ou totalement indépendante sur les attentats, en complément des poursuites judiciaires contre leurs auteurs. Quand l’Etat échoue à remplir une de ses tâches essentielles, il doit avoir le courage de jouer cartes sur table. La création d’une telle commission me semble indispensable non seulement pour établir certains constats (douloureux mais bénéfiques), mais aussi pour damer le pion à de nouvelles théories du complot, sachant qu’on pouvait déjà lire et entendre des énormités conspirationnistes dès le lendemain des attaques. Les victimes et leurs proches méritent qu’on aille, sans empiéter sur le strict Secret Défense, le plus loin possible dans la transparence et l’éclairage des faits.

Pour le reste, François Hollande a occulté sans vergogne tant de domaines d’action qui font partie intégrante de la réponse aux attentats que c’en est à peine croyable et selon moi très inquiétant. Le terrorisme islamiste est un phénomène complexe et mouvant, avec des causes multiples et profondes à affronter toutes ensembles, mais à l’entendre ce ne serait qu’un symptôme à éradiquer, une forme particulière d’insécurité qu’on résorberait avec un peu plus de képis comme-ci ou un peu plus de lois comme-ça.

Dans le discours de lundi dernier la diplomatie française semble se résumer à un appel au secours lancé à l’Union Européenne et à la coalition emmenée par les Américains. Non content de donner prise à ceux qui le trouvent aussi atlantiste que son prédécesseur et le sacrifient sans jugement sur l’autel de leur anti-américanisme primaire, François Hollande fait passer les Parlementaires pour des benêts qui ne feraient pas le lien entre la lutte antiterroriste et les questions de politique extérieure : quid de nos relations avec l’Arabie Saoudite, ce « Daesh qui a réussi » (trouvaille du courageux Kamel Daoud) ? Quid de la fiabilité des Etats auxquels notre industrie vend des armes ? Quid d’une solution politique en Syrie si nous refusons mordicus de traiter aussi avec Bachar Al-Assad, ne serait-ce que pour négocier son départ ? Quid de la misère, de la corruption et de la dictature qui, y compris dans des pays « amis », font prospèrer l’extrémisme religieux ? Quid d’un règlement juste et rapide de la crise migratoire à l’échelle de l’Union Européenne toute entière ? Quid d’une initiative française voire européenne ambitieuse pour relancer le bien moribond processus de paix au Proche-Orient ?

Dans le discours de lundi dernier pas un mot non plus de la misère, des inégalités et des préjugés raciaux qui peuvent exister chez nous et qui jouent aussi leur part dans le succès de l’islam radical. Bien sûr, politiquement, c’est beaucoup plus délicat de parler de toutes ces choses que de bomber le torse en détaillant les effectifs de la police nationale mois par mois jusqu’en 2020 ou en passant la main dans le dos des pompiers et des réservistes. Parler de justice sociale, de lutte contre l’échec scolaire et l’illettrisme, d’accompagnement à l’emploi, de politique de la ville, d’urbanisme, de notre modèle d’intégration, c’est moins facile à amener qu’un cri de vengeance qui parle aux tripes (pour ne pas dire pire) de l’auditoire. Dire qu’on va devoir expliquer les choses, travailler contre le fondamentalisme partout, que ce soit à l’école, dans les entreprises, sur les terrains de sport et dans les vestiaires, au marché, au théâtre, au cinéma, au musée, à la bibliothèque, à l’université, en maison de retraite, à l’hôpital, dans les prisons, dans les casernes, au bal du 14 juillet, dans la rue, dans les quartiers HLM, dans les centre-ville, dans les lotissements, à Paris intra-muros comme au fin fond de la province et jusque sur les plages de France, ça c’est vraiment compliqué, mais c’est ce qu’il faut dire aux Français. De tout cela il faut aussi parler et cela veut dire parler aussi aux éducateurs, aux enseignants, aux travailleurs sociaux, aux acteurs culturels, aux responsables d’associations, aux encadrants sportifs, aux dignitaires religieux, et leur fournir à tous les outils nécessaires pour qu’ils prennent une part active dans ce combat.

Car il ne s’agit pas d’être seulement « attentifs ensemble », mais d’être réellement actifs tous ensemble, comme le soulignait déjà Michel Wieviorka le 20 janvier 2015 quand il craignait – à juste titre – que les débats autour de notre modèle républicain retombent comme un soufflet après la mobilisation sans précédent des Français. On ne résorbe pas un phénomène terroriste par la guerre conventionnelle. Il faut bien sûr y apporter une réponse dans les domaines policier et militaire mais tout le monde a sa part à jouer contre l’idéologie qui lui pourvoit des recrues. Il y a une bataille des mots et des idées à mener. C’est pourquoi il faut aussi parler aux premiers concernés, aux proches des personnes en voie de radicalisation et aux personnes radicalisées elles-mêmes. A celui qui serait tenté de rejoindre Daesh, il faut dire qu’il ferait là le pire choix pour lui-même. Il faut lui dire que, même s’il n’a pas grand chose, il va tout perdre, il faut lui dire que sa mort ne va pas améliorer sa vie si j’ose dire, il faut avoir le courage laïcard de lui dire qu’aucun dieu ne l’attendra dans aucun paradis, il faut lui dire que ses chefs lui mentent, qu’ils le manipulent et l’envoient à la mort, qu’ils profitent de sa mort pour amasser plus de pouvoir et de richesses. J’entends dire ici ou là que l’heure est à la baston et pas à la philosophie et ça me donne presque envie de hurler. Qu’on ait besoin de castagne d’accord, car les mecs en face ne sont pas des enfants de choeur, mais on a plus que jamais besoin aussi de philosophie pour essayer de faire comprendre à tout un chacun que la vie est plus belle que la mort et qu’il y a d’autres chemins de révolte que dans le nihilisme, le massacre et la prédation.

Quand  Christiane Taubira, après les attentats de janvier, appelait à « assécher le terreau de recrutement » des terroristes, son discours était bien plus crédible que les rodomontades cocardières de François Hollande. Le général Vincent Desportes, homme qu’on ne saurait soupçonner d’angélisme, arrive au même constat :

Il faut agir aussi sur les racines du terrorisme. Une partie de la population est en état de relégation et de désespérance. Tant que le terreau est favorable, les pousses prendront. La réponse est donc forcément longue et compliquée et nous ne serons pas à l’abri d’autres attentats importants. Il faut non pas des réponses ponctuelles mais des mesures prises par un homme d’État qui pense au-delà des échéances électorales de court terme.

Or c’est exactement l’inverse qui se passe. François Hollande n’hésite pas à jouer la République au poker pour tenter de sauver les meubles aux élections régionales qui se tiennent dans moins de deux semaines maintenant. S’il a réussi à figer le pays dans un unanimisme guerrier sur lequel les média dominants n’ont quasiment pris aucun recul, on peut déjà observer que ce « bloc national » (parler de front serait délicat) se fissure à mesure que nos journalistes et nos intellectuels se remettent à réfléchir. On peut aussi, sans trop se tromper, prédire que le pari à haut risque de François Hollande est perdu d’avance. Il aura bientôt non seulement perdu les élections mais aussi, par sa fixation sur le domaine sécuritaire et guerrier, renforcé les clivages qui minent la France et instauré un climat dont Daesh aura toutes les raison de se réjouir.

Après ce qui s’est produit à Paris, la société française exige des changements radicaux que ses représentants actuels ne sont pas en mesure de réaliser, puisqu’ils s’acharnent justement à préserver un système dont ils profitent à plein. A force de constater que notre modèle n’est plus qu’un champ de ruines, ne serait-il pas temps de les balayer, ces ruines ? Les grands partis politiques, pourtant à bout de souffle, confisquent comme jamais la démocratie, les élections régionales qui arrivent en sont l’illustration parfaite (on en reparlera ici). De législature en législature, les fonctions de Président et de Premier Ministre se chevauchent davantage, à bientôt se confondre, tandis que nos assemblées pourtant pléthoriques voient leur poids politique décliner par rapport à l’exécutif. Les dirigeants politiques semblent chaque jour davantage déconnectés d’un peuple lui-même chaque jour davantage exaspéré par la bureaucratie qui prospère à ses dépens et l’inflation législative qui l’entrave au quotidien.

Le désir qu’a la société française de se réactiver, de se ressaisir au sens noble du terme, bute sur une classe politique qui a tout d’une bande de tristes roitelets, de potentats repus qui feignent de veiller sur nous. Répondant à une question sur la crise migratoire, Dominique Moisi l’a dit mieux que moi sur France Culture le 27 octobre dernier :

Le problème de nos démocraties aujourd’hui c’est qu’il semble y avoir une incompatibilité grandissante entre les qualités nécessaires pour être élu et les qualités nécessaires pour gouverner et l’on voit des gens extraordinairement habiles, des débatteurs extraordinaires qui savent en trente secondes trouver la formule clé, mais qui une fois au pouvoir deviennent des démagogues populistes alors qu’on aurait besoin de pédagogues, de gens qui expliquent la situation, qui disent clairement aux citoyens : certes la situation est nouvelle, certes elle est exceptionnelle, dramatique, mais on peut en tirer des avantages.

Je pense aussi à la caricature du regretté Charles Barsotti, dont on ne saura jamais s’il aurait été ou non Charlie (mais j’ai ma petite idée), et sur laquelle le peuple-lecteur fait face à un bataillon de monarques perplexes :

Charles Barsotti pour le New Yorker

C’est avec ou sans eux qu’il va s’agir maintenant de « s’occuper des chances de l’avenir » comme l’écrivait Favilla, éditorialiste « mystère » des Echos, le mercredi 16 novembre… 2005. Tout ce temps perdu pourrait nous décourager, je crois au contraire qu’il va nous précipiter dans la rénovation de notre République, qui en a plus que jamais besoin pour ne pas courir à sa perte.

Il nous faut redéployer une ruse et une intelligence politique de long terme tout en cultivant une vigilance absolue contre l’arbitraire, les extrêmes et tous les terrorismes intellectuels. J’ai lu avec plaisir les récentes contributions de Jerome Ferrari et de Michel Houellebecq, qui sont l’une comme l’autre de réjouissantes tentatives de pensée autonome où l’on n’essaie pas de déformer le réel pour le conformer à des idées figées. Pour rattraper ceux qui, du dépit et de la colère, ont versé dans la « négation de la société elle-même » (Favilla toujours), rien n’est plus important à mes yeux que le souci de comprendre ce qui se passe et d’opposer à un obscurantisme à visée criminelle l’impératif de la raison et une constante exigence de justice. Justice qui passe aussi par un grand éventail de politiques publiques, dont Michel Wieviorka, hier dans Ouest-France, soulignait l’importance :

Nous avons besoin de politiques publiques, et pas seulement d’être en guerre, si nous souhaitons affronter vraiment les processus qui produisent la radicalisation.

Après ces jours passés comme dans un tunnel, après ces nuits monomaniaques, j’ai besoin de décrocher un peu, de me désintoxiquer de tant d’information et de concentration à flux tendu, pour lesquelles l’esprit humain n’est pas fait.

Traitez-moi de centriste si vous voulez, défoulez-vous (avec des mots) si vous en ressentez le besoin, ce dont je ne doute pas si vous avez lu ce très long billet jusqu’au bout. J’ai essayé de résumer mes pensées, de leur trouver un terrain d’entente, dans l’état d’urgence morale qui s’est imposé à nous un certain vendredi 13 novembre.

Je pense à nos morts, à ceux qui, si nous ne sommes pas à la hauteur, auront vraiment été massacrés pour rien, et j’écoute le chant de nos « voyants », de nos artistes qui croisent parfois la fulgurance gratuite, la beauté si entière qu’elle nous semble oublieuse de toutes les manœuvres.

J’écoute les hymnes qui peuvent valoir nos larmes.

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3 réflexions sur “Traitez-moi de centriste

  1. Muedt

    Je me retrouve totalement dans cet article. J’ai aussi beaucoup de mal (et beaucoup trop de temps, congé parental oblige!) à décrocher et à ne pas penser à l’impensable.
    Curiosité malsaine, soif de comprendre, brainstorming individuel? Bref, j’ai un besoin de me sentir vivant au travers des opinions qui s’expriment ici ou là, même si jusqu’à présent je n’y vois toujours pas plus clair.
    Merci en tous cas pour cet article et pour les post souvent éclairants que tu mets sur FB.

    A tcho. Julien.

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