Balade à J+1


Vendredi soir, en sortant de l’inauguration du Festival de la haie au Cinéma Le Stella, il faisait un peu frisquet dans les rues de Moncoutant. J’avais encore, entre les oreilles, l’atmosphère enveloppante des Barthes de l’Adour, marais sublimés par les images et les sons du film « Comme un poisson dans l’eau », où Patrick Lamaison explose littéralement d’amour pour ce coin de nature brute menacé de disparation par l’avidité humaine.

J’ai conduit prudemment jusqu’à Bressuire, en m’assurant au préalable que mon éditeur était parvenu à atteindre la station service du Super U. Son combi Volkswagen roulait depuis longtemps sur la jauge, et la perspective de devoir revenir héroïquement avec un jerrican de gazole ne m’enthousiasmait guère. Tout s’était bien passé, le buffet avait été excellent, je suis allé me coucher sans demander mon reste. Samedi, même histoire. La matinée commence extrêmement bien, on est aux petits soins avec moi, je suis entouré de rires et de chants.

Puis je déplie mon ordinateur portable et, machinalement, je me connecte sur Facebook. L’erreur bête. Il est à peine 9 heure, les messages qui s’affichent sont surprenants : « je vais bien, ne vous inquiétez pas », « safe but shocked », « attaques terroristes à paris », « Untel a signalé être en sécurité ». Premier réflexe, pour savoir si quelque chose se passe : lemonde.fr. En page d’accueil, un titre, large comme l’écran : « La France se réveille sous le choc après une nuit de cauchemar ». Et la photo d’un ou plusieurs cadavres, en pleine rue, recouverts d’une couverture de survie, cette fine pellicule de polyester dont la surface dorée est toujours synonyme de désastre. Je me rends compte que je ne sais rien du cauchemar en question. Deuxième réflexe, pour voir ce qui se passe : france2.fr. Je n’ai pas de téléviseur et ça ne me manque jamais, sauf dans certains cas ultimes où se « connecter aux images » aide à se connecter ni plus ni moins au monde, à percevoir un phénomène exceptionnel qui concerne tout un chacun. Temps de rupture ou de catastrophe, événement capital, première, dernière, début, fin ou tournant. Le reste du temps, la télévision ne me sert de rien. La dernière fois que j’ai profité des directs sur internet, c’était le 11 janvier 2015.

Ce samedi 14 novembre 2015, j’ai été une nouvelle fois abasourdi par les actes commis et révulsé par la lâcheté des assassins. La nature et l’ampleur sans précédent de la tuerie m’ont fait, comme à beaucoup, l’effet d’un bel enchaînement low-kick-crochet-du-gauche-direct-du-droit. Une fois de plus, les fumiers ont figé toute une nation dans la douleur. De fait, il y eut très peu de signes de mobilisation populaire dans les premières 24 heures suivant l’attaque. Certains médias et commentateurs douteux s’en crurent même autorisés à effectuer déjà des comparaisons avec le 7 janvier 2015, laissant entendre insidieusement qu’il pouvait y avoir – que sais-je – une banalisation du pire ou une forme d’indifférence à l’égard des malheureux Parisiens. Or, si les Français étaient silencieux, c’était seulement pour reprendre leur souffle. C’est ensuite que leurs gestes de solidarité, suivis par ceux du monde entier, ont commencé à déferler sur les victimes de novembre comme ils l’avaient fait sur celles de janvier. Ce qui a choqué la France, c’est non seulement la violence du mode opératoire mais aussi les cibles choisies. Soudain, il n’était plus nécessaire d’être un caricaturiste libertaire ou un juif mangeant casher pour attirer la foudre des fanatiques. Ce qui était visé, c’était la société française dans son ensemble. Parmi les morts et les blessés, des hommes et des femmes de toutes obédiences et de toutes origines. Ils ont frappé toute la fraternité humaine qui s’exprime, le soir, dans les rues, les bars, les restaurants et les salles de spectacle de la capitale. Il ont frappé exactement ce qui fait société, méthode classique des promoteurs de terreur, qui vise à déchirer le quotidien, cloîtrer les gens chez eux, les empêcher d’échanger, de partager, instaurer la peur, la désolation, le chacun pour soi, la suspicion généralisée, en un mot la division. Ils veulent créer les conditions de l’acceptation d’idées auxquelles nous n’adhérons pas, ils veulent nous rendre malléables à toutes les compromissions, malléables au ressentiment et à la haine. Poreux à leur propre obscurantisme.

Tout cela m’a traversé l’esprit, en même temps qu’une immense tristesse. Mais je n’ai pas été surpris. J’avais encore en tête – et dans un tiroir de mon bureau – les mots de l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic, qui, depuis longtemps, tempêtait contre l’aveuglement dans lequel nous vivions, martelant que la France était l’ennemi numéro 1 aux yeux de l’organisation Etat islamique (EI). Il dénonçait sans relâche – et sans être entendu – l’absence des moyens judiciaires suffisants pour traiter cette menace, et l’absence de riposte réelle face à la montée en puissance de l’EI au Moyen-Orient. Il savait que des heures très sombres nous attendaient.

Je suis devant France 2, et je me souviens très vite pourquoi je fuyais comme la peste les journaux télévisés. Ils sont à l’information ce que Bézu est à la musique. Ce ne sont qu’annonceurs et bateleuses, guidés par leur idée préconçue de « l’audience », qui n’ont pas la volonté ni même, bien souvent, la capacité à expliquer réellement quoi que ce soit, à éclairer réellement leur public. Donc, propos consternants et expressions toutes faites s’enchaînent. Sur une radio, on entend déjà parler, dans une même phrase, de l’attentat et des « jeunes des cités ». Un peu après 11 heure, pourtant, une éclaircie du côté de Billancourt. O piace su Billancourt. Face à un David Pujadas exalté comme une bigote devant le Saint-Suaire, tombant des nues au moindre rebondissement, au point de pouvoir se demander s’il est sincèrement idiot ou juste très mauvais comédien, arrive justement Marc Trévidic, qui en un petit quart d’heure résume la situation pour les cancres et renvoie à leur incompétence crasse les médiocres qui l’entourent. Sur Facebook, un commentaire dira très exactement ce que j’ai ressenti :

facebook commentaire trevidic

J’ai fini par éteindre mon ordinateur, et nous sommes allés pique-niquer à Argenton. Sur les rives escarpées du lac d’Hautibus, nous avons essentiellement parlé des attentats bien sûr, ne changeant de sujet que pour admirer les jolis coins du site ou s’avertir au fil de l’eau des difficultés du parcours. Nous sommes mi-novembre et l’été indien n’a toujours pas rendu les armes. Il n’y a pas eu de weekends sans soleil depuis un bon mois. L’automne, malgré tout, se termine, la nature est belle encore mais le gris avance patiemment ses pions. Sur Facebook, les profils de nombreux amis arborent les trois couleurs. L’un d’eux a opté pour la devise républicaine de 1792 reproduite sur gravure d’époque : « Unité, indivisibilité de la République, Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort ». Des heures très sombres.

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2 réflexions sur “Balade à J+1

  1. Pierre Gingreau

    Bravo, Je suis d’accord avec la très grande partie de ton texte, Je n’ai donc pas lieu de te répondre, mais je t’envoie demain une réflexion perso et marginale, limite hors sujet peut-être mais tu me le diras.Pierre

  2. Nicole

    Je partage avec toi ce ressenti général et je m’inquiète pour les arabes de France. L’odeur actuelle à un reflux d’autres époques qu’on aimerait ne pas voir revenir. Je lis Le temps retrouvé, je termine tout doucement pour le savourer jusqu’au bout ce chef-d’œuvre de Proust et je retrouve dans l’anti-dreyfusisme et surtout la guerre de 14 des accents d’aujourd’hui. Il faut que la colère donne de l’énergie pour agir : écrire, dessiner, se battre de toutes les manières. Pour l’heure c’est auprès de mes amis arabes que j’ai envie d’être, je crois qu’il y a un grand mur entre la société française dite de souche et les autres, arabes, musulmans, roms, marrons (comme disent Angèle et Anatole) et qu’il est plus que jamais nécessaire de le briser.

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